Les enchanteurs de Romain Gary   Leave a comment

Il est des phrases qui accrochent. Ainsi celle qui se trouve en tête du « Voleur d’ombres » de Marc Lévy: « L’amour, tu sais, ce dont il a le plus besoin, c’est l’imagination. Il faut que chacun invente l’autre avec toute son imagination, avec toutes ses forces et qu’il ne cède pas un pouce de terrain à la réalité; alors là, lorsque deux imaginations se rencontrent… Il n’y a rien de plus beau. » Une citation de Romain Gary, en fait. Réflexe « moteur de recherche » et quelques instants plus tard, je savais que la prochaine fois que je passerais à la bibliothèque, mon index accrocherait la tranche de son roman « Les enchanteurs ».

Je ne connaissais pas grand chose de Romain Gary. C’était l’occasion d’apprendre qu’il s’appelait Roman Kacew (prononcer à la russe: Katseff), qu’il était né à la veille de la Première Guerre Mondiale à Vilnius en Lithuanie. Arrivé en France à la fin des années 20, il se distingue par son écriture, lorsque le journal qui le publie vire au fascisme, il « ne mange pas de ce pain-là », s’engage dans la Résistance lors de la Seconde Guerre Mondiale, est distingué compagnon de la Libération et se lance dans une carrière diplomatique tout en enchantant ses lecteurs par ses écrits, jusqu’à gagner par deux fois le prix Goncourt, la seconde fois sous pseudonyme Emile Ajar.

Mais la réalité de la vie est plus dure que l’imaginaire qu’il crée dans ses oeuvres littéraires. Dans  » Les enchanteurs », on perçoit ce refus de la réalité, surtout de celle de la mort qui vous rattrape inévitablement. Il faut vivre, aimer, rêver, inventer, il faut imaginer la vie mieux qu’elle ne l’est réellement pour faire mieux que la vie, pour battre la mort. Combat de Fosco Zaga, le narrateur, incarnation bicentenaire de l’auteur. L’objet de son amour se prénomme Teresina, la seconde femme de son père, de quatre ans son aînée. On n’apprend pas grand chose d’elle. Pourquoi elle? Quelques caractéristiques, une chevelure rousse où courent les écureuils, un non-conformisme qui la dessert dans sa vie… Le reste c’est l’imagination, c’est Fosco Zaga qui invente sa bien-aimée, qui pourra ainsi survivre à la dure réalité de la Russie du 18ème siècle.

L'amour, tu sais ...

L’amour, tu sais …

 

... suite. Les souvenirs, c'estune chanson que l'on se chante quand on n'a plus de voix.

… suite. Les souvenirs, c’estune chanson que l’on se chante quand on n’a plus de voix.

Sept ans après avoir écrit ce roman, Romain Gary n’y croit plus. Son ex-épouse, Jean Seberg, est morte par overdose de tranquillisants. Lui aussi se suicide: « Je me suis bien amusé, au revoir et merci ». La fin de l’enchantement.

Publié le avril 7, 2013 par Arjen dans Ecrit en Français, Littérature

Groapa – Le Grand Dépotoir   Leave a comment

Extrait chanteur Zavaidoc – Le Grand Dépotoir d’Eugen Barbu

Il y a quelques temps, je me suis plongé dans un livre dont l’action, ou plutôt, les actions (car il s’agit de plusieurs récits imbriqués) se déroulent dans le Bucarest de l’entre-deux-guerres: Groapa, d’Eugen Barbu, Le Grand Dépotoir dans sa traduction française. Début décembre, la traductrice Laure Hinckel et l’éditeur de Denoël, en avaient fait le lancement à l’Institut Culturel Roumain. Etaient également présents quelques écrivains roumains contemporains tels que Dinu Flamand et Magda Carneci, qui ont témoigné des facettes contrastées de l’auteur Eugen Barbu. Eugen Barbu n’a pas hésité à s’attaquer à tous les écrivains qui élevaient leur voix contre la dictature communiste, puis après la chute de Ceaucescu, à se consacrer à un combat politique nationaliste rappelant celui des années noires 1930.

Le titre Le Grand Dépotoir garde l’allitération de Groapa, une grande décharge de gravats et de détritus, dont le glissement sur la pente de la Fosse constitue un fond sonore perpétuellement présent dans les chroniques, quoique presque imperceptible.

Barbu a mis une dizaine d’années à compiler ces chroniques de la vie populaire qui se développait autour de cette fosse à déchets à la limite nord-ouest de Bucarest (« Fosse de Watt » – Groapa lui Ouatu), dans les quartiers de la Cuţarida et de Griviţa, qu’entrecoupent les chemins de fer rayonnant de la Gara de Nord. Ces récits abondent de termes argotiques, ainsi que de termes caractéristiques des activités, métiers et coutumes de l’époque. Les phrases courtes, rythmées, des tournures qui maintiennent l’attention du lecteur. La lecture rappelle un peu les contes urbains d’Isaac Babel, où des artisans et petits commerçants s’installent et luttent pour leur survie, où des tire-laines se mesurent au Staroste (le caïd), où des noces attirent tout le quartier, où on suit des funérailles attirant foules, où les amours se font et défont par la force des choses, où les Tziganes enchantent les soirées par leurs violons et accordéons.

Au tournant de la centaine de pages me venait régulièrement la question: mais d’où sort-il toutes ces histoires, cet Eugen Barbu? Il a dû traîner dans ce monde où la survie prime sur le sentiment. On a pu comparer ce roman aux écrits de Zola. Mais là où chez Zola, on discerne des injustices à combattre, ici, les injustices et violences sont acceptées et glorifiées de façon fataliste. L’intérêt du Grand Dépotoir réside dans le fait qu’il s’agit d’un tableau réaliste du peuple bucurestois des années 1920. De fil en aiguille on s’intéresse à cet auteur à double, voire triple identité; son père Nicolae Crevedia était écrivain, mais il a été déclaré/élevé (?) fils du cheminot Nicolae Barbu, ce qui faisait quand même plus respectable dans les premières années de terreur communiste. On s’intéresse à la vie dans ces quartiers de la Mahala (faubourgs), à leur environnement culinaire, vestimentaire, religieux, aux chanteurs de cabarets tels Zavaidoc.

Et pour cultiver l’intérêt, voici quelques liens:

Photos de la Pauvreté de naguère à Bucarest, sur le blog art-historia, dont des photos de « boueurs » (terme qu’emploie la traductrice Laure Hinckel pour les gens qui vivent de l’exploitation des ordures.

Une chanson de Zavaidoc. Beaucoup de chansons traditionnelles roumaines commencent par une attaque Foaie verde (Feuille verte), que j’interprète comme un regret mélancolique des jeunes années, du temps qui passe mais ce n’est ici qu’une supposition.

Une chanson récente qui évoque le Bucarest de l’entre deux-guerres: Mihai Margineanu – Jana

Publié le avril 1, 2013 par Arjen dans Ecrit en Français, Littérature

Tag(s) associé(s) : , , ,

Wat is een szakje ? en overeenkomt ?   Leave a comment

Krankrijk, eh… ik bedoel Frankrijk, en België vormen één en dezelfde economische markt. Als je winkelt in die grote, super-, hypermarkten zoals Crabbefoer of Ausj-ham, dan liggen daar in de schappen produkten bestemd voor klanten van hier tot ginder, van Perpignan tot Gent, voor Pierre tot Wiske. Ik vraag me vaak af hoe de teksten van de verpakkingen vertaald worden. Want zo goed worden die vertalingen niet gecontroleerd. Er hebben bij de Crabbefoer een hele tijd pakjes spekjes gelegen: des lardons in het Frans, vertaald in het Nederlands als een pakje overeenkomt. Overeenkomt? Wat is dat nou, vroeg ik me af toen ik dat voor de eerste keer zag staan. Misschien een deel van een varken, overeenkont misschien? Een deel van het achterwerk van het varken? Of zou het typisch Vlaams zijn? Toch maar opgezocht in de dikke van Dale. Nee, niet gevonden. Ook niet op internet. Waarschijnlijk heeft de vertaler iets opgeschreven als: lardons dat in het Nederlands overeenkomt met spekjes en zo ontstaan er nieuwe woorden… Inmiddels is de vertaling op die pakjes verdwenen: in Vlaanderen verkocht Crabbefoer geen overeenkomt meer.

Maar andere taalblunders duiken weer op. Er liggen inmiddels szakjes met lasagne in de schappen.

Lasagne versheidszakjes

Publié le janvier 19, 2013 par Arjen dans Geschreven in het Nederlands

Tag(s) associé(s) : , , , , , ,

Zapping forcé   Leave a comment

La RATP a déployé il y a quelques temps des panneaux publicitaires Samsung Metrobus sur la ligne 7. Les pubs s’affichent les unes après les autres à une cadence effrénée, en phase sûrement avec la marche des Parisiens qui n’ont qu’une hâte: arriver au boulot le matin, repartir pour la maison le soir.

En descendant à ma station préférée l’autre jour, d’un pas nonchalant, mon oeil s’est arrêté sur un de ces panneaux au moment où une star du journal télévisé, profitant du mercato de l’audiovisuel, expliquait quelle serait sa politique éditoriale sur sa nouvelle chaîne. Mal m’en a pris, après avoir lu une dizaine de mots, Samsung Metrobus avait déjà zappé sur une autre pub.

La prochaine fois, à la maison, c’est moi qui zapperai.

Publié le octobre 3, 2012 par Arjen dans Ecrit en Français, News items

Tag(s) associé(s) : , , , , ,

Un corps m’est échu, qu’en ferai-je?   Leave a comment

Au cours de mes lectures, un poème fort d’Ossip Mandelstam qui retient l’attention pour son questionnement existentiel et sa morale positive. Si on écrit, si on blogue, c’est aussi un peu pour ça…

Дано мне тело – что мне делать с ним,
Таким единым и таким моим?

За радость тихую дышать и жить
Кого, скажите, мне благодарить?

Я и садовник, я же и цветок,
В темнице мира я не одинок.

На стекла вечности уже легло
Мое дыхание, мое тепло.

Запечатлеется на нем узор,
Неузнаваемый с недавних пор.

Пускай мгновения стекает муть
Узора милого не зачеркнуть.

Un corps m’est échu. Qu’en ferai-je enfin,
Tellement entier et tellement mien ?

La douce joie de vivre et respirer,
D’où me vient-elle, et qui en remercier ?

Etant fleur et jardinier à la fois,
Je ne suis seul dans la geôle ici-bas.

Et sur la vitre de l’éternité
Ma chaude haleine a pu se déposer.

Ses empreintes comme des ornements,
Déjà se déchiffrent malaisément.

Que l’instant s’envole avec la buée !
Mon cher dessin, rien ne peut l’effacer.

Publié le septembre 18, 2012 par Arjen dans Ecrit en Français, Littérature

Pierre Alviset – 20 years old, happy age   Leave a comment

Plaque affixed at Collège Pierre Alviset
« Pierre Alviset, une figure emblématique de la Résistance, né à Paris le 21 juin 1944. Il entre en contact avec la Résistance et participe au Comité national de l’Union des étudiants partriotes. Le 6 juin 1944, il rejoint un poste sanitaire dans une zone de combat. Le 21 juin, il confie à son carnet : « J’ai 20 ans, âge heureux. Je veux devenir un homme et un Français de valeur. » Arrêté, il est fusillé à Domont le 16 août. »

20 years old, the age of happiness, and executed during war. Paris has a lot of commemoration plaques. Yesterday, my eye was caught by a plaque affixed at the entrance of a high school, to the memory of Pierre Alviset, who was executed day to day 72 years ago, on August 16, 1944. Paris was liberated 3 days later. A witness says:

Le 21 juin 1944, Pierre Alviset écrit dans son carnet : « J’ai 20 ans. Age heureux. Je veux devenir un homme et un Français de valeur ». (Texte reproduit sur la plaque apposée, le 7 juin 2006 sur la façade du collège qui porte son nom au 88 rue Monge, 5ème arrondissement).

Le 13 août 1944, le corps franc Lapierre capture deux prisonniers allemands. Etant impossible de les garder, la décision est prise de les exécuter, mais aucun des maquisards n’a le courage de le faire. Les captifs sont donc emmenés loin de là, les yeux bandés, et relâchés. Le 15 août, les Allemands arrivent en nombre dans le petit village de Nerville (commune aujourd’hui du Val-d’Oise, située à l’orée de la forêt de L’Isle-Adam, à environ 30 km au nord de Paris). Ils perquisitionnent les fermes et trouvent l’imprimerie dissimulée chez Commelin. Aux Forgets, dans la propriété de M. Grandjean, les Allemands découvrent des maquisards. Furieux, ils mettent le feu à la ferme Commelin, organise une battue et arrêtent plusieurs résistants. En tout, 18 personnes sont arrêtées.

Le lendemain, treize résistants, dont Pierre Alviset, sont conduits dans la clairière des « Quatre Chênes » de Domont et exécutés.

my translation:

June 21, 1944, Pierre Alviset wrote in his diary: « I am 20. happy age. I want to become a French man of value. » (Text reproduced on June 7, 2006, on the plaque, on the front of the college that bears his name at 88 rue Monge, 5th arrondissement, Paris).

August 13, 1944, the Lapierre resistance group captured two Germans. They couldn’t keep them but nobody had the courage to execute them. So the captives were taken blindfolded, far away and released. Two days later, the Germans arrived in number in the small village of Nerville, about 30 km north of Paris. They searched in farms and found the printing equipment at Commelin’s. At the property of Mr. Grandjean, the Germans discovered the resistants. Furious, they set fire to Commelin’s farm, organized a thorough search and arrested several resistants. In total, 18 were arrested.

The next day, thirteen resistants, including Pierre Alviset were conducted in the clairiere « Four Oaks » of Domont and executed.

Morality: they spare enemies by freeing them and two days later this costs their life. War is harsh 😦

Publié le août 17, 2012 par Arjen dans History, Written in English

Tag(s) associé(s) : , , , ,

La saison des altheas   Leave a comment

C’est qu’il n’est de belle saison

Que par la grâce enchanteresse

Émanant de la floraison

Et de sa subtile caresse.

                    Sully Prudhomme, La Révolte des Fleurs (1872-1878)

C’est cela la beauté de la vie. On passe à côté tous les jours, on n’y fait même plus attention. Et tout à coup, c’est la révélation. Une idée, un objet, un sujet, une personne, un arbre, un lieu… passe de la banalité au centre de notre attention, on ne sait par quel mécanisme. Lentement, petit à petit, se tisse dans l’inconscient un enchevêtrement de pensées, d’émotions, un foisonnement de réflexions, de petits plaisirs qui vont aboutir à une prise de conscience nouvelle. Et là, c’est la subjugation. Tout à coup, on découvre un nouvel aspect de la vie, de la nature, qui va occuper notre pensée consciente bien plus fortement et qui peut relancer une activité qu’on avait délaissée ou qu’on ne connaissait tout simplement pas.

Dans le monde de la botanique, c’est une situation courante. Une plante qu’on ne remarque pratiquement pas, devient d’une semaine à l’autre l’objet de toute notre attention, parce qu’avec le jeu des saisons, elle a réussi à se démarquer par une fleur remarquable, un parfum envoûtant, un fruit particulier, un aspect voyant alors que pendant le reste de l’année, elle pâtit de l’apparence des autres.

Au début du printemps, ce sont les forsythias, en mai les photinias, en juin les (pseudo)acacias puis en juillet-août ce sont les altheas (hibiscus syriacus). Les abeilles ont du travail toute l’année. Des altheas, il s’en trouve quelques uns dans mon voisinage. Je les connaissais, mais je ne savais pas leur donner de nom. Hors de l’été, ils ne brillent pas par leur présence, l’un gênait avec ses branches, l’autre ne tenait plus droit… Mais il suffit de quelques jours de beau temps et une attention un peu plus alerte pour qu’on ne voit plus qu’eux et on s’arrête à chacun pour une photo.

Publié le août 13, 2012 par Arjen dans Botanique, Ecrit en Français

Tag(s) associé(s) : , , , , ,

%d blogueurs aiment cette page :