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André Baillon, le Belge de Marly-le-Roi   Leave a comment

J’arrivais peu avant la fermeture du cimetière. La pluie venait de cesser. Les tombes alentour n’avaient pas de stèle, si bien qu’on en remarquait d’autant mieux celle du fou littéraire. Une haute stèle, collé dessus un profil en bas-relief à la Jean sans Peur, en cuivre oxydé. 1875 – 1932. En dessous, gravée dans la pierre d’Ile de France, verdie par le cuivre surplombant, noircie par le temps, cette inscription: AU ROMANCIER ANDRE BAILLON, SES AMIS. Et une croix peu orthodoxe. Plus bas, s’appuyant contre la stèle, un livre détrempé à couverture bleue était posé sur la pierre tombale: Le Belge de Marly, Pie Tshibanda.
J’hésitais à sauver cet écrit des futures intempéries. Si je le prenais, je pourrais peut-être le laisser sécher, et en glaner quelques passages. D’un autre côté, je risquais de perturber l’esprit de recueillement à l’origine de cette offrande. Qu’à cela ne tienne, me dis-je, je pourrais perpétuer à ma manière la mémoire de cet auteur méconnu flamandophone et francographe. Quelques photos d’abord pour immortaliser ce tableau commémoratif.
Précautionneusement, conscient de mon sacrilège, je m’empare du livre bleu, je l’ouvre aux pages qui veulent bien se décoller. A l’une d’elles, un véritable perce-oreille se tortille. Clin d’œil à celui du Luxembourg, le Perce-oreilles du Luxembourg. Avait-il oui ou non une queue? Je ne sais plus… Je referme le livre. Puis, tournant le dos à la tombe, je quitte le cimetière d’un pas révérencieux.
Chez moi, au chaud, je dépose le livre sur un plateau. Puis, en m’aidant de la pointe d’un couteau, je décolle les feuillets, page par page, en commençant par la fin. Mon objectif est de faire en sorte que les feuillets puissent sécher un par un. Je les froisse un peu afin qu’ils ne recollent pas immédiatement aux pages contiguës. Simultanément, je prends connaissance du contenu. Son auteur, Pie Tshibanda, psychologue et artiste congolais (voir sa présentation de ce livre), est arrivé en Belgique en 1995. Il s’est décrit lui-même comme le Fou noir au pays des blancs. Une certaine identification s’est faite entre les deux. André Baillon, cheveux roux, s’étant senti rejeté par sa « couleur », pouvait être qualifié de fou à plusieurs titres.
Fou littéraire d’abord, parce que non reconnu pour ses qualités d’écrivain, n’ayant trouvé que très peu de reconnaissance en son temps. Ses histoires choquaient. De façon truculente et avec empathie féminine, elles prenaient le parti de femmes de rues, victimes de leur condition, laissées pour compte, tombaient dans une vie que le lecteur bourgeois voyait de haut. Dans la verve du style, j’y trouve une ressemblance avec ces contes urbains de l’Est de l’Europe, d’Isaac Babel ou d’Eugen Barbu. Des phrases remplies de termes en argot… Histoire d’une Marie, Zonzon pépette, En sabots … Des récits imbriqués, où on retrouve les mêmes personnages, tantôt personnages principaux, tantôt personnages secondaires. Néanmoins, quelques jugements à la Tintin au Congo d’un temps révolu, par exemple dans Histoire d’une Marie, lorsqu’il est question du domestique Ali de couleur.
Fou à soigner ensuite. Et c’est bien pour analyser les causes de sa folie que le psychologue Pie dissèque la vie et les écrits de l’Anversois André Baillon. Une similitude avec un voisin Vincent van Gogh, cheveux roux, aussi, tous les deux ayant puisé leur inspiration première dans le terroir campinois. Westmalle pour le Flamand, Zundert pour le Brabançon, deux villages marqués par la présence d’abbayes trappistes. Deux peintres des difficultés des bonnes gens, qui ne se soumettent pas aux convenances, qui en souffrent, soignés l’un à la Salpétrière, l’autre à Saint-Paul-de-Mausole, et qui au bout du compte, après plusieurs tentatives ratées, décident de mettre un terme à leur vie. En avril 1932, dans sa maison de Marly-le-Roi (je l’ai cherchée, si quelqu’un a des informations à ce sujet, laissez un commentaire svp), André Baillon parsème sa chambre de fleurs, prend des somnifères et ne pourra plus être sauvé malgré des soins prodigués à l’hôpital de Saint-Germain-en-Laye.
Ses œuvres et sa vie sont à redécouvrir. Une théâtralisation adaptée en huit tableaux de Zonzon Pépette, remarquablement interprétés par Françoise Taillandier et Ben Devie, me l’a fait découvrir. J’ai aimé l’interprétation, un humour sans lourdeurs, les gestes précis comme s’ils étaient chorégraphiés, le décor et les costumes sans en faire trop, les chansons accompagnées par le soufflet à manivelle d’un véritable orgue de Barbarie, le sujet qui vous fait oublier les soucis de l’actualité contemporaine… et qui pourtant vous incite à une réflexion plus approfondie sur notre condition, nos rapports humains. Et puis, la convivialité, après la pièce, on prend une bière avec les acteurs Chez Milou. Pépette, probablement de la Salpète, Salpétrière, m’explique Françoise. Zonzon inspirée d’Yvonne, fille de sa Marie? A suivre.
Aujourd’hui, il fait beau, je vais aller faire un tour à l’hospice de Saint-Germain-en-Laye, un bouquin d’André Baillon sous les bras…

L’écart et l’entre. De la nécessité d’explorer les espaces qui s’ouvrent   Leave a comment

En discutant de l’intérêt de nous nourrir de diverses cultures, une amie me recommanda un ouvrage de François Jullien sur les bienfaits de l’altérité, de s’intéresser à ce qui est autre: L’écart et l’entre.
Je suis bien content d’en avoir fait la lecture. Ce petit ouvrage, une leçon inaugurale en fait pour la Chaire sur l’altérité à la Fondation Maison des sciences de l’homme, présente des idées qui revigorent dans le contexte actuel de repli identitaire sur soi-même. Car il ne faut pas s’y tromper, autant il est nécessaire de rester conscient de ses propres valeurs pour ne pas se laisser manipuler par les courants globalisants de la pensée unique, autant il est vital de rester à l’écoute de ce qui est autre et d’en apprendre.
Là où François Jullien se distingue, c’est que cet « autre« , cet « extérieur » à soi, ne doit pas être vu sous son angle identitaire, ce qui figerait la comparaison avec l’autre à un ensemble de différences, mais bien plus doit être vu comme ouvrant un espace de développement dans lequel nous pouvons explorer autant de possibles vers lesquels l’un et l’autre nous pourrions évoluer… ou pas.
Car dans toutes nos activités, qu’elles soient sociales, culturelles, de recherche scientifique, politiques, artistiques, sportives, professionnelles,… se replier sur soi, c’est reproduire des schémas qui tôt ou tard nous isolent. Alors que faire un « écart » pour se déplacer dans l’espace qui s’ouvre entre l’autre et moi, c’est innover, c’est revigorer.
Je ne saurais donc que trop vous recommander à mon tour la lecture de cet ouvrage dont je tente ci-dessous de transmettre quelques idées directrices.

1. L’autre nous donne à penser. En adoptant le point de vue de l’autre, nous sommes incités à penser du dehors. Cela nous permet de faire voyager notre pensée, à se dépayser. Ce dépaysement de la pensée a des vertus similaires au dépaysement du voyage de vacances. Ne pas se focaliser sur les différences, afin d’échapper à l’indifférence.
2. L’examen de la différence est une opération de classement, qui ne permet pas d’apercevoir la richesse du champ entre les différences, dans cet écart qui ouvre un espace à penser. Considérer l’écart (the gap) donne à penser l’espace non exploré; considérer la différence réduit la pensée à l’examen d’identités qu’on essaie de figer. Dans l’écart on peut circuler. Dans les différences, on se cantonne à des concepts statiques où on saute d’oppositions en oppositions.
« Parler de la diversité des cultures en termes de différence désamorce ainsi d’avance ce que l’autre de l’autre culture peut avoir d’extérieur et d’inattendu, à la fois de surprenant et de déroutant, d’égarant et d’incongru. Le concept de différence nous place dès l’abord dans une logique d’intégration – à la fois de classification et de spécification – et non pas de découverte. La différence n’est pas un concept aventureux. Au regard de la diversité des cultures, ne serait-elle pas un concept paresseux?« 
3. Lorsqu’on fait travailler l’écart, il n’y a pas de repli identitaire mais cela ouvre un espace de déploiement.
A la différence de la différence, cela n’implique pas un rangement, une classification, mais un dérangement fécond à visée exploratoire. Il est utile de faire un écart, de briser le cadre imparti, de se risquer ailleurs que dans le cadre habituel où on a trop tendance à s’enliser.
Ainsi on ne défend pas une identité contre une autre, mais on s’applique à préserver et promouvoir des ressources culturelles, qui jalonnent l’espace de l’entre et dont quiconque pourrait tirer parti. En effet, ces ressources culturelles s’épuisent sous le rouleau compresseur des produits artistiques portés par la déferlante de la mondialisation, qui uniformise le quotidien et l’imaginaire de la jeunesse dans un moule globalisant (si j’ose dire débilitant, affaiblissant). Les McDo, Star wars, Harry Potter, Pokémons, Carrefour, Google, Facebook, Iphone/Samsung et autres succès commerciaux qui frayent leur rouleau compresseur jusqu’au moindre recoin de la planète… Il ne faut pas s’y méprendre, chacun de ces produits artistiques ou commerciaux ont leur bénéfice vus de l’extérieur mais il faut savoir les voir justement de l’extérieur.
Apprenons à cheminer dans l’écart qui s’ouvre entre les différentes cultures, y tracer des sillons, y faire germer des idées nouvelles. Creuser des écarts, ce n’est pas différencier mais ouvrir un espace réflexif.
4. Et puis, l’écart ouvre de l’entre, concept introduit par l’auteur. L’entre permet l’entretien, l’entre-tien (the be-tween). Nous pouvons y trouver un espace hors des sentiers battus, un espace d’épanouissement, où s’effectuent de nouvelles rencontres qui permettent de construire des ponts (néerl. overbruggen) entre les lieux de retranchements lourds de menaces identitaires… Car les rencontres fertiles se font là où les deux parties réussissent à oublier les différences et à explorer l’entre, à se tenir à l’entre (entre-tiens). Mais l’entre, il faut le trouver, le créer. Car au moment où l’on y entre, il n’est point encore défini. Il sort des schémas de pensée universels, tout faits. C’est une aventure.

Publié février 4, 2017 par Arjen dans Ecrit en Français

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Paix pour l’Ukraine   Leave a comment

L’Ukraine a besoin de paix, d’une solution pacifique à sa crise. Je la soutiens dans cette cause. Qu’est-ce que je peux dire de plus?
Le 25 mai 2014, des élections sont prévues pour élire un président démocratiquement. Pour exprimer votre soutien pour la paix en Ukraine, il y a un rassemblement toutes les semaines à Paris, par exemple hier https://www.facebook.com/events/274019462778360/?ref=22, organisée par la communauté ukrainienne: https://www.facebook.com/france.communauteukrainienne. Il y a des Ukrainiens majoritairement, mais aussi des Russes, des Français, un Hollandais 😉 Je soutiens l’Ukraine, une Ukraine multiculturelle, avec un respect des cultures et langues locales. Mon opinion personnelle est que l’Ukraine peut s’en sortir pacifiquement, démocratiquement, sans l’intervention armée ni des Russes, ni des Occidentaux. Je reconnais l’Ukraine en tant qu’état indépendant, dans ses frontières reconnues internationalement depuis l’Accord de Minsk du 8 décembre 1991.

 

Publié mai 5, 2014 par Arjen dans Ecrit en Français

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Dennis Gabor, inventor of holography   Leave a comment

The future cannot be predicted but futures can be invented.  ~ Dennis Gabor, born 5 June 1900Dennis Gabor

Publié juin 5, 2013 par Arjen dans My sketchbook, Written in English

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Franz Xaver, baron von Zach, the Celestial Police Officer   Leave a comment

Franz Xaver von Zach, born 4 July 1754

Publié juin 4, 2013 par Arjen dans My sketchbook, Written in English

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Gérard Altmann, peintre rue Tournefort   3 comments

Il est des leçons de loyauté et de constance qui nous viennent par hasard, de rencontres de hasard.

Fernando Pessao, Le livre de l’intranquillité (en épigrahe de Entretiens avec Gérard Altmann, Danielle Cohen, Editions Aapga, 2013)

Le hasard, toujours le hasard… Dans la vie, le hasard apporte, au choix (ou serait-ce au cumul?), coïncidences, nouveautés, curiosités, rencontres, expériences, sérendipités… Quoi de plus beau que le hasard au détour d’un chemin?

Vue d'atelier, chez Gérard Altmann, rue Tournefort

Vue d’atelier, chez Gérard Altmann, rue Tournefort

Dimanche, j’évoque Duhamel empruntant la rue Tournefort. Le lundi, je me laisse tenter par une exposition de tableaux et on m’invite pour visiter l’atelier du peintre Gérard Altmann, rue Tournefort.

Ce peintre, récemment décédé et que je ne connaissais pas, avait son atelier à deux pas de l’Ecole où j’ai mon bureau. De la fenêtre de mon bureau, donnant sur la place Lucien Herr, j’aurais pu le voir sortir de la cour de son immeuble, tourner à gauche, descendre cette rue Tournefort et rejoindre la placette en contrebas, objet d’un de ces nombreux tableaux. Il aurait pu y retrouver son ami d’enfance, Georges Charpak, physicien. A la fin des années vingt, Charpak avait fui sa région natale avec ses parents, aux confins de la Pologne et de l’Ukraine (voir à ce propos un précédent billet). Arrivé à Paris puis scolarisé rue d’Alésia, l’instituteur en fait le camarade de banc de Gérard Altmann. Le courant passe, ils deviennent amis. Je dirais: Evidemment! Leurs cultures sont les mêmes. Leurs histoires se ressemblent, à une génération près. Armand Altmann, le père de Gérard, après une courte escale à Vienne, était arrivé à Paris avec ses parents Alexandre (un peintre fameux) et Clara, fuyant les pogroms de la région d’Odessa en 1905. Coïncidences…

Ce lundi, donc, je venais de m’approvisonner chez Dubois, rue Soufflot, sur recommandation de Joann Sfar (tiens! Sfar, dont la mère est originaire de ce même plateau podolien, entre L’viv et Odessa, pépinière de vocations picturales et musicales). En tournant devant la Mairie du 5ème, le trottoir se rétrécit, le Panthéon pèse de toute sa masse sur le flanc gauche, comme si les grands hommes de la patrie reconnaissante vous forçaient à entrer par cette porte qui ne paie pas de mine mais où l’on se retrouve dans l’espace d’exposition René Capitant que les associations locales truffent de trésors. Ma précédente visite remontait à une exposition de photographies d’époques de l’immigration juive, leçons de loyauté et d’humanité nous venant d’Europe Centrale. Coïncidences toujours…

Exposition "Regards partagés" à la Mairie du 5e

Exposition « Regards partagés » à la Mairie du 5e

Mais ce lundi, l’oeil curieux s’accrochait à une galerie de portraits d’un style peu fréquent. Je ne suis pas connaisseur. Quelques explications et discussions avec le fils du peintre, Eric Altmann, et avec Danielle Cohen, sa biographe, m’éclairent. Gérard Altmann est connu essentiellement pour ses paysages, ses bords de mer, bretons ou méditerranéens. En 2007, le musée de Morlaix a présenté une belle rétrospective. Cependant, il a peint également beaucoup de portraits, développant son propre style. Des portraits en buste, un peu excentrés, en format singulier, hauteur 1 mètre, largeur 50 centimètres . « Regards partagés », m’explique Eric Altmann, le fils, professeur de psychologie à Marseille. Un portrait se fait à deux, il doit y avoir un partage du regard. Si le regard n’est pas partagé, le peintre ne peut rien. Il faut réessayer un autre jour. Ou tout simplement abandonner. C’est la magie du regard partagé qui inspire, qui distille l’impression que le peintre va traduire sur la toile. Beaucoup d’autoportraits, tous un peu différents, bien sûr. Une progression tout au long du parcours chronologique. Deux portraits de Georges Charpak, un portrait d’un autre physicien, Cyrano de Dominicis. Danielle Cohen explique: il arrive qu’un ancien ami passe, un ami qui a posé pour un portrait. Un jour, un monsieur est arrivé, s’est dirigé vers un des tableaux, s’est installé devant, est resté immobile fixant le portrait. C’était le sien. A quelques années d’intervalle, il revit la séance, ce partage du regard.

Eric Altmann m’invite à passer à l’atelier dans la semaine. Avant que de devoir le libérer, il faut honorer ce lieu unique, centre de vie de l’artiste.

Je repasse mardi midi à l’exposition, pour étoffer ma compréhension, pour consommer un complément, absorber encore quelques couleurs et reflets. J’en profite pour acheter un recueil d’entretiens. Autant que l’oeuvre, sinon plus, c’est la personne du peintre qui m’intéresse, son histoire, ses doutes, ses réflexions, ses rêves.

Vue du Panthéon depuis l'atelier

Vue du Panthéon depuis l’atelier

Et mercredi matin, j’entre dans la cour du 35 rue Tournefort. Sur la gauche, des garages, au bout un bel immeuble de brique avec mosaïque « Debeauve« . Il y avait ici un imprimeur dans les années 30, maintenant un bureau d’architectes. En contournant le bâtiment, on arrive à l’escalier en bois qui mène aux étages supérieurs. Eric Altmann me reçoit à la porte de l’atelier. J’aime l’enthousiasme avec lequel il évoque la vie et l’oeuvre de son père. On entre, il parle, de l’émotion, beaucoup de souvenirs… Je perçois l’atelier comme un parallélépipède, divisé en deux. Côté gauche (ouest), l’espace de vie, côté droit (est), l’espace de travail. D’abord la cuisine, puis le coin repas où le peintre recevait ses amis, encadré par des rayonnages envahis de livres, de reproductions de tableaux et de petites sculptures (un fils est sculpteur, tiens, encore un artiste). Une solide table en bois, deux bancs à l’ancienne… et une fenêtre par où l’on aperçoit la coupole du Panthéon trônant sur les toits du Quartier Latin.

A l’autre bout du parallélépipède, l’atelier. Une immense baie vitrée donnant sur le nord, idéale pour une lumière égale. Mais on devine les difficultés à se chauffer en hiver, les mains transies. Et après la peinture, la cuisine, le partage du repas et du vin avec le modèle. Ici, on trouve tout l’attirail du peintre. Des toiles aux murs, d’autres debout sur le sol, les casiers de bois, prévus sur mesure pour accueillir 50 ans de toiles, le chevalet, les pots à pinceaux, à couteaux, les palettes, les tubes, les pots, le white spirit…

Echelle menant à l'étage supérieur

Echelle menant à l’étage supérieur

Et, surprise! en me retournant, je découvre, au-dessus du coin repas, un étage complétant le parallélépipède, ouvert sur le loft de l’atelier. On y accède par une échelle en bois. On croirait une mezzanine, mais c’est un vrai étage, directement sous le toit. « A près de 90 ans, mon père, utilsait encore quotidiennement cette échelle », commente Eric Altmann, qui m’invite à l’emprunter pour mieux me rendre compte de l’espace complet. Car à l’étage supérieur se trouvent la chambre à coucher et salle d’eau. Prudemment, je monte les échelons. Tout en grimpant, l’échelle de plus de 3 mètres s’incurve sous le poids. En haut, un lit, des chaises, quelques rangements… Debout, devant le vide, on surplombe tout l’atelier. Quel espace! Déconseillé pour somnambules…

Je redescends. Autour d’un café, nous continuons à discuter, à évoquer la vie du peintre, ses amis, et sa vie quotidienne, soigneusement notés dans un agenda qu’il confectionnait lui-même chaque année, avec couverture cartonnée auquel il collait un calendrier à feuillets mensuels. Ecriture à lettres capitales, numéros de téléphone… Le fils est intarissable sur son père. J’aime cet enthousiasme qui perpétue la mémoire du père.

Mais il se fait tard, de nouveaux visiteurs arrivent. Je prends congé, je redescends la rue Tournefort, la place Lucien Herr, sur les traces de Charpak et de ses intérêts scientifiques et artistiques, riche de regards partagés.

Photo Gérard Altmann

Photo Gérard Altmann

AltmannAtelierDepuisHaut

Rangements

Rangements

Et pour finir, un lien vers l’Emission « Bouillon de Culture » de Bernard Pivot avec Georges Charpak, Maurice Jacob, Gérard Altmann, Patrice Fontanarosa. 86:00 min. / 24 October 1993 / © 1993 France 2 Télévision

Publié avril 30, 2013 par Arjen dans Ecrit en Français

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Qui lit encore Duhamel?   4 comments

Philippe Delerm, vous savez, celui qui nous fait revivre la première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, dans un autre recueil de textes courts, Ma grand-mère avait les mêmes, s’est attaqué aux petites phrases anodines, lâchées comme des effluves du subconscient. En relisant ce recueil , l’une de ces phrases « Qui lit encore Duhamel? » m’a engendré une réponse réflexe « Moi! ». Non pas que Duhamel soit un de mes auteurs préférés. Non. Il y a à peine un an, je ne connaissais de Duhamel que celui qui, avec son comparse Elkabbach, contrariait Georges Marchais. Non, lorsque même les académiciens se posent la question si on lit encore Duhamel, il s’agit de Georges Duhamel. Je n’avais jamais lu, jamais intéressé.

Mosaïque indiquant la Villa Vauquelin au 28 de la rue du même nom.

Mosaïque indiquant la Villa Vauquelin au 28 de la rue du même nom.

Mais la vie a ses chemins de traverse bien simples. Je travaille rue Vauquelin, dans le 5ème arrondissement de Paris, en plein quartier étudiant. Il se trouve que Georges Duhamel a passé une bonne partie de sa vie à étudier puis à écrire dans la rue Vauquelin. Dans cette rue tracée sous le Second Empire, ses parents avaient élu domicile en 1904 dans l’immeuble du n°5. Georges avait déjà son baccalauréat, il étudiait médecine et est resté vivre chez ses parents jusqu’à la fin de ses études en 1909. La pomme ne tombe pas loin de son arbre. Marié, il s’installe au n°28, où une mosaïque signale au passant la villa Vauquelin, pour y écrire jusqu’en 1932.

Comment choisissez-vous vos lectures? Personnellement, je me laisse guider par mes rencontres, ma curiosité, mes questions … souvent fortuites. C’est ainsi que je me suis plongé dans la vie de Louis Salavin, récit d’un Parisien normal, trop normal à son goût, fils unique, au questionnement existentialiste. Le contexte extérieur et intérieur de sa vie est totalement caduc aujourd’hui. On y sent le cheminement de l’auteur, issu d’une famille quelconque de la 3ème République, un père absent (pour Salavin, il est décédé, pour Jacques Pasquier, son personnage ultérieur, il vaque à des occupations pas très claires), une mère dévouée, une éducation laïque, rationaliste mais encore percluse de tabous, de non-dits et de freins à la libre expression des sentiments. Toute son histoire révèle un personnage tourné en lui-même. Comment sortir de cette vie, des contraintes de cette société dont les soubresauts de l’histoire (la Première Guerre Mondiale n’est pas loin) façonnent les us et coutumes, les exigences et les libertés, les comportements et les idéaux?

J’ai trouvé la lecture intéressante pour différentes raisons. D’abord parce que le quartier Mouffetard y est dépeint dans une période différente de celle où je le fréquente. Ensuite parce que les questionnements de Duhamel, si tant est qu’ils sont ceux qu’il pose à Salavin et Jacques Pasquier, ont changé du tout au tout aujourd’hui. Sa recherche du bonheur passe par une transformation intérieure vers le sacrifice pour les autres (l’histoire de Salavin se termine par sa mort, par un acte de dévouement dans un hôpital tunisien). A ses yeux, Salavin a gagné sa médaille. Mais à quel prix? Sa femme trimant pour sa subsistance, comme sa mère, est restée à Paris, sans qu’il se pose une seule fois la question de ses besoins à elle. Le colonialisme français à Tunis est utilisé pour trouver sa voie vers la perfection. Son travail salarié à Paris est subi, en tolérant les mesquineries de ses collègues, en les utilisant même pour avancer dans sa quête de l’idéal, le renoncement de soi (ainsi ferme-t-il les yeux sur les larcins d’un de ses collègues en payant à sa place). Salavin est un vaisseau qui navigue seul dans le monde au gré de son histoire, dans une quête louable, le sacrifice de soi, mais en oubliant de se nourrir de toute la richesse naturelle, humaine et sentimentale.

Duhamel, à lire ou relire si vous le croisez du côté de la rue Mouffetard.

Je suivais le trottoir, marchant de préférence sur la bordure de granit. Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J’aime les ruisseaux des rues. Ils coulent sur des pavés et tarissent à une heure fixe, je sais; ils ne naissent pas d’une source, mais d’un robinet de fonte. Tant pis! On n’a jamais que la poésie qu’on mérite. J’ai passé une partie de mon enfance, malgré ma pauvre maman, à pêcher des épingles rouillées et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue Tournefort. Aujourd’hui, je ne patauge plus dans l’eau sale, mais je regarde encore avec attention les petit morceaux de vaisselle, le gravier, les infimes débris que le courant lave et entraîne peu à peu vers l’égout. Et puis, le ruisseau chante quand même sa petite complainte. Cela me fait penser à des prairies, à des fleuves, à des pays que je ne connaîtrai jamais. C’est de l’eau civilisée, de l’eau pourrie. De l’eau, de l’eau malgré tout! La mer, les grands lacs, les torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez tard, à l’heure où les bruits de Paris s’engourdissent et s’endorment, vous entendrez, au dessous de vous, tous les égouts de la montagne Sainte-Geneviève qui chantent doucement, comme des cataractes lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, à moi. (Confession de minuit, 1920).

Publié avril 14, 2013 par Arjen dans Ecrit en Français, Littérature

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