L’écart et l’entre. De la nécessité d’explorer les espaces qui s’ouvrent   Leave a comment

En discutant de l’intérêt de nous nourrir de diverses cultures, une amie me recommanda un ouvrage de François Jullien sur les bienfaits de l’altérité, de s’intéresser à ce qui est autre: L’écart et l’entre.
Je suis bien content d’en avoir fait la lecture. Ce petit ouvrage, une leçon inaugurale en fait pour la Chaire sur l’altérité à la Fondation Maison des sciences de l’homme, présente des idées qui revigorent dans le contexte actuel de repli identitaire sur soi-même. Car il ne faut pas s’y tromper, autant il est nécessaire de rester conscient de ses propres valeurs pour ne pas se laisser manipuler par les courants globalisants de la pensée unique, autant il est vital de rester à l’écoute de ce qui est autre et d’en apprendre.
Là où François Jullien se distingue, c’est que cet « autre« , cet « extérieur » à soi, ne doit pas être vu sous son angle identitaire, ce qui figerait la comparaison avec l’autre à un ensemble de différences, mais bien plus doit être vu comme ouvrant un espace de développement dans lequel nous pouvons explorer autant de possibles vers lesquels l’un et l’autre nous pourrions évoluer… ou pas.
Car dans toutes nos activités, qu’elles soient sociales, culturelles, de recherche scientifique, politiques, artistiques, sportives, professionnelles,… se replier sur soi, c’est reproduire des schémas qui tôt ou tard nous isolent. Alors que faire un « écart » pour se déplacer dans l’espace qui s’ouvre entre l’autre et moi, c’est innover, c’est revigorer.
Je ne saurais donc que trop vous recommander à mon tour la lecture de cet ouvrage dont je tente ci-dessous de transmettre quelques idées directrices.

1. L’autre nous donne à penser. En adoptant le point de vue de l’autre, nous sommes incités à penser du dehors. Cela nous permet de faire voyager notre pensée, à se dépayser. Ce dépaysement de la pensée a des vertus similaires au dépaysement du voyage de vacances. Ne pas se focaliser sur les différences, afin d’échapper à l’indifférence.
2. L’examen de la différence est une opération de classement, qui ne permet pas d’apercevoir la richesse du champ entre les différences, dans cet écart qui ouvre un espace à penser. Considérer l’écart (the gap) donne à penser l’espace non exploré; considérer la différence réduit la pensée à l’examen d’identités qu’on essaie de figer. Dans l’écart on peut circuler. Dans les différences, on se cantonne à des concepts statiques où on saute d’oppositions en oppositions.
« Parler de la diversité des cultures en termes de différence désamorce ainsi d’avance ce que l’autre de l’autre culture peut avoir d’extérieur et d’inattendu, à la fois de surprenant et de déroutant, d’égarant et d’incongru. Le concept de différence nous place dès l’abord dans une logique d’intégration – à la fois de classification et de spécification – et non pas de découverte. La différence n’est pas un concept aventureux. Au regard de la diversité des cultures, ne serait-elle pas un concept paresseux?« 
3. Lorsqu’on fait travailler l’écart, il n’y a pas de repli identitaire mais cela ouvre un espace de déploiement.
A la différence de la différence, cela n’implique pas un rangement, une classification, mais un dérangement fécond à visée exploratoire. Il est utile de faire un écart, de briser le cadre imparti, de se risquer ailleurs que dans le cadre habituel où on a trop tendance à s’enliser.
Ainsi on ne défend pas une identité contre une autre, mais on s’applique à préserver et promouvoir des ressources culturelles, qui jalonnent l’espace de l’entre et dont quiconque pourrait tirer parti. En effet, ces ressources culturelles s’épuisent sous le rouleau compresseur des produits artistiques portés par la déferlante de la mondialisation, qui uniformise le quotidien et l’imaginaire de la jeunesse dans un moule globalisant (si j’ose dire débilitant, affaiblissant). Les McDo, Star wars, Harry Potter, Pokémons, Carrefour, Google, Facebook, Iphone/Samsung et autres succès commerciaux qui frayent leur rouleau compresseur jusqu’au moindre recoin de la planète… Il ne faut pas s’y méprendre, chacun de ces produits artistiques ou commerciaux ont leur bénéfice vus de l’extérieur mais il faut savoir les voir justement de l’extérieur.
Apprenons à cheminer dans l’écart qui s’ouvre entre les différentes cultures, y tracer des sillons, y faire germer des idées nouvelles. Creuser des écarts, ce n’est pas différencier mais ouvrir un espace réflexif.
4. Et puis, l’écart ouvre de l’entre, concept introduit par l’auteur. L’entre permet l’entretien, l’entre-tien (the be-tween). Nous pouvons y trouver un espace hors des sentiers battus, un espace d’épanouissement, où s’effectuent de nouvelles rencontres qui permettent de construire des ponts (néerl. overbruggen) entre les lieux de retranchements lourds de menaces identitaires… Car les rencontres fertiles se font là où les deux parties réussissent à oublier les différences et à explorer l’entre, à se tenir à l’entre (entre-tiens). Mais l’entre, il faut le trouver, le créer. Car au moment où l’on y entre, il n’est point encore défini. Il sort des schémas de pensée universels, tout faits. C’est une aventure.
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Publié février 4, 2017 par Arjen dans Ecrit en Français

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