Archives de février 2017

André Baillon, le Belge de Marly-le-Roi   Leave a comment

J’arrivais peu avant la fermeture du cimetière. La pluie venait de cesser. Les tombes alentour n’avaient pas de stèle, si bien qu’on en remarquait d’autant mieux celle du fou littéraire. Une haute stèle, collé dessus un profil en bas-relief à la Jean sans Peur, en cuivre oxydé. 1875 – 1932. En dessous, gravée dans la pierre d’Ile de France, verdie par le cuivre surplombant, noircie par le temps, cette inscription: AU ROMANCIER ANDRE BAILLON, SES AMIS. Et une croix peu orthodoxe. Plus bas, s’appuyant contre la stèle, un livre détrempé à couverture bleue était posé sur la pierre tombale: Le Belge de Marly, Pie Tshibanda.
J’hésitais à sauver cet écrit des futures intempéries. Si je le prenais, je pourrais peut-être le laisser sécher, et en glaner quelques passages. D’un autre côté, je risquais de perturber l’esprit de recueillement à l’origine de cette offrande. Qu’à cela ne tienne, me dis-je, je pourrais perpétuer à ma manière la mémoire de cet auteur méconnu flamandophone et francographe. Quelques photos d’abord pour immortaliser ce tableau commémoratif.
Précautionneusement, conscient de mon sacrilège, je m’empare du livre bleu, je l’ouvre aux pages qui veulent bien se décoller. A l’une d’elles, un véritable perce-oreille se tortille. Clin d’œil à celui du Luxembourg, le Perce-oreilles du Luxembourg. Avait-il oui ou non une queue? Je ne sais plus… Je referme le livre. Puis, tournant le dos à la tombe, je quitte le cimetière d’un pas révérencieux.
Chez moi, au chaud, je dépose le livre sur un plateau. Puis, en m’aidant de la pointe d’un couteau, je décolle les feuillets, page par page, en commençant par la fin. Mon objectif est de faire en sorte que les feuillets puissent sécher un par un. Je les froisse un peu afin qu’ils ne recollent pas immédiatement aux pages contiguës. Simultanément, je prends connaissance du contenu. Son auteur, Pie Tshibanda, psychologue et artiste congolais (voir sa présentation de ce livre), est arrivé en Belgique en 1995. Il s’est décrit lui-même comme le Fou noir au pays des blancs. Une certaine identification s’est faite entre les deux. André Baillon, cheveux roux, s’étant senti rejeté par sa « couleur », pouvait être qualifié de fou à plusieurs titres.
Fou littéraire d’abord, parce que non reconnu pour ses qualités d’écrivain, n’ayant trouvé que très peu de reconnaissance en son temps. Ses histoires choquaient. De façon truculente et avec empathie féminine, elles prenaient le parti de femmes de rues, victimes de leur condition, laissées pour compte, tombaient dans une vie que le lecteur bourgeois voyait de haut. Dans la verve du style, j’y trouve une ressemblance avec ces contes urbains de l’Est de l’Europe, d’Isaac Babel ou d’Eugen Barbu. Des phrases remplies de termes en argot… Histoire d’une Marie, Zonzon pépette, En sabots … Des récits imbriqués, où on retrouve les mêmes personnages, tantôt personnages principaux, tantôt personnages secondaires. Néanmoins, quelques jugements à la Tintin au Congo d’un temps révolu, par exemple dans Histoire d’une Marie, lorsqu’il est question du domestique Ali de couleur.
Fou à soigner ensuite. Et c’est bien pour analyser les causes de sa folie que le psychologue Pie dissèque la vie et les écrits de l’Anversois André Baillon. Une similitude avec un voisin Vincent van Gogh, cheveux roux, aussi, tous les deux ayant puisé leur inspiration première dans le terroir campinois. Westmalle pour le Flamand, Zundert pour le Brabançon, deux villages marqués par la présence d’abbayes trappistes. Deux peintres des difficultés des bonnes gens, qui ne se soumettent pas aux convenances, qui en souffrent, soignés l’un à la Salpétrière, l’autre à Saint-Paul-de-Mausole, et qui au bout du compte, après plusieurs tentatives ratées, décident de mettre un terme à leur vie. En avril 1932, dans sa maison de Marly-le-Roi (je l’ai cherchée, si quelqu’un a des informations à ce sujet, laissez un commentaire svp), André Baillon parsème sa chambre de fleurs, prend des somnifères et ne pourra plus être sauvé malgré des soins prodigués à l’hôpital de Saint-Germain-en-Laye.
Ses œuvres et sa vie sont à redécouvrir. Une théâtralisation adaptée en huit tableaux de Zonzon Pépette, remarquablement interprétés par Françoise Taillandier et Ben Devie, me l’a fait découvrir. J’ai aimé l’interprétation, un humour sans lourdeurs, les gestes précis comme s’ils étaient chorégraphiés, le décor et les costumes sans en faire trop, les chansons accompagnées par le soufflet à manivelle d’un véritable orgue de Barbarie, le sujet qui vous fait oublier les soucis de l’actualité contemporaine… et qui pourtant vous incite à une réflexion plus approfondie sur notre condition, nos rapports humains. Et puis, la convivialité, après la pièce, on prend une bière avec les acteurs Chez Milou. Pépette, probablement de la Salpète, Salpétrière, m’explique Françoise. Zonzon inspirée d’Yvonne, fille de sa Marie? A suivre.
Aujourd’hui, il fait beau, je vais aller faire un tour à l’hospice de Saint-Germain-en-Laye, un bouquin d’André Baillon sous les bras…

L’écart et l’entre. De la nécessité d’explorer les espaces qui s’ouvrent   Leave a comment

En discutant de l’intérêt de nous nourrir de diverses cultures, une amie me recommanda un ouvrage de François Jullien sur les bienfaits de l’altérité, de s’intéresser à ce qui est autre: L’écart et l’entre.
Je suis bien content d’en avoir fait la lecture. Ce petit ouvrage, une leçon inaugurale en fait pour la Chaire sur l’altérité à la Fondation Maison des sciences de l’homme, présente des idées qui revigorent dans le contexte actuel de repli identitaire sur soi-même. Car il ne faut pas s’y tromper, autant il est nécessaire de rester conscient de ses propres valeurs pour ne pas se laisser manipuler par les courants globalisants de la pensée unique, autant il est vital de rester à l’écoute de ce qui est autre et d’en apprendre.
Là où François Jullien se distingue, c’est que cet « autre« , cet « extérieur » à soi, ne doit pas être vu sous son angle identitaire, ce qui figerait la comparaison avec l’autre à un ensemble de différences, mais bien plus doit être vu comme ouvrant un espace de développement dans lequel nous pouvons explorer autant de possibles vers lesquels l’un et l’autre nous pourrions évoluer… ou pas.
Car dans toutes nos activités, qu’elles soient sociales, culturelles, de recherche scientifique, politiques, artistiques, sportives, professionnelles,… se replier sur soi, c’est reproduire des schémas qui tôt ou tard nous isolent. Alors que faire un « écart » pour se déplacer dans l’espace qui s’ouvre entre l’autre et moi, c’est innover, c’est revigorer.
Je ne saurais donc que trop vous recommander à mon tour la lecture de cet ouvrage dont je tente ci-dessous de transmettre quelques idées directrices.

1. L’autre nous donne à penser. En adoptant le point de vue de l’autre, nous sommes incités à penser du dehors. Cela nous permet de faire voyager notre pensée, à se dépayser. Ce dépaysement de la pensée a des vertus similaires au dépaysement du voyage de vacances. Ne pas se focaliser sur les différences, afin d’échapper à l’indifférence.
2. L’examen de la différence est une opération de classement, qui ne permet pas d’apercevoir la richesse du champ entre les différences, dans cet écart qui ouvre un espace à penser. Considérer l’écart (the gap) donne à penser l’espace non exploré; considérer la différence réduit la pensée à l’examen d’identités qu’on essaie de figer. Dans l’écart on peut circuler. Dans les différences, on se cantonne à des concepts statiques où on saute d’oppositions en oppositions.
« Parler de la diversité des cultures en termes de différence désamorce ainsi d’avance ce que l’autre de l’autre culture peut avoir d’extérieur et d’inattendu, à la fois de surprenant et de déroutant, d’égarant et d’incongru. Le concept de différence nous place dès l’abord dans une logique d’intégration – à la fois de classification et de spécification – et non pas de découverte. La différence n’est pas un concept aventureux. Au regard de la diversité des cultures, ne serait-elle pas un concept paresseux?« 
3. Lorsqu’on fait travailler l’écart, il n’y a pas de repli identitaire mais cela ouvre un espace de déploiement.
A la différence de la différence, cela n’implique pas un rangement, une classification, mais un dérangement fécond à visée exploratoire. Il est utile de faire un écart, de briser le cadre imparti, de se risquer ailleurs que dans le cadre habituel où on a trop tendance à s’enliser.
Ainsi on ne défend pas une identité contre une autre, mais on s’applique à préserver et promouvoir des ressources culturelles, qui jalonnent l’espace de l’entre et dont quiconque pourrait tirer parti. En effet, ces ressources culturelles s’épuisent sous le rouleau compresseur des produits artistiques portés par la déferlante de la mondialisation, qui uniformise le quotidien et l’imaginaire de la jeunesse dans un moule globalisant (si j’ose dire débilitant, affaiblissant). Les McDo, Star wars, Harry Potter, Pokémons, Carrefour, Google, Facebook, Iphone/Samsung et autres succès commerciaux qui frayent leur rouleau compresseur jusqu’au moindre recoin de la planète… Il ne faut pas s’y méprendre, chacun de ces produits artistiques ou commerciaux ont leur bénéfice vus de l’extérieur mais il faut savoir les voir justement de l’extérieur.
Apprenons à cheminer dans l’écart qui s’ouvre entre les différentes cultures, y tracer des sillons, y faire germer des idées nouvelles. Creuser des écarts, ce n’est pas différencier mais ouvrir un espace réflexif.
4. Et puis, l’écart ouvre de l’entre, concept introduit par l’auteur. L’entre permet l’entretien, l’entre-tien (the be-tween). Nous pouvons y trouver un espace hors des sentiers battus, un espace d’épanouissement, où s’effectuent de nouvelles rencontres qui permettent de construire des ponts (néerl. overbruggen) entre les lieux de retranchements lourds de menaces identitaires… Car les rencontres fertiles se font là où les deux parties réussissent à oublier les différences et à explorer l’entre, à se tenir à l’entre (entre-tiens). Mais l’entre, il faut le trouver, le créer. Car au moment où l’on y entre, il n’est point encore défini. Il sort des schémas de pensée universels, tout faits. C’est une aventure.

Publié février 4, 2017 par Arjen dans Ecrit en Français

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