Gérard Altmann, peintre rue Tournefort   3 comments

Il est des leçons de loyauté et de constance qui nous viennent par hasard, de rencontres de hasard.

Fernando Pessao, Le livre de l’intranquillité (en épigrahe de Entretiens avec Gérard Altmann, Danielle Cohen, Editions Aapga, 2013)

Le hasard, toujours le hasard… Dans la vie, le hasard apporte, au choix (ou serait-ce au cumul?), coïncidences, nouveautés, curiosités, rencontres, expériences, sérendipités… Quoi de plus beau que le hasard au détour d’un chemin?

Vue d'atelier, chez Gérard Altmann, rue Tournefort

Vue d’atelier, chez Gérard Altmann, rue Tournefort

Dimanche, j’évoque Duhamel empruntant la rue Tournefort. Le lundi, je me laisse tenter par une exposition de tableaux et on m’invite pour visiter l’atelier du peintre Gérard Altmann, rue Tournefort.

Ce peintre, récemment décédé et que je ne connaissais pas, avait son atelier à deux pas de l’Ecole où j’ai mon bureau. De la fenêtre de mon bureau, donnant sur la place Lucien Herr, j’aurais pu le voir sortir de la cour de son immeuble, tourner à gauche, descendre cette rue Tournefort et rejoindre la placette en contrebas, objet d’un de ces nombreux tableaux. Il aurait pu y retrouver son ami d’enfance, Georges Charpak, physicien. A la fin des années vingt, Charpak avait fui sa région natale avec ses parents, aux confins de la Pologne et de l’Ukraine (voir à ce propos un précédent billet). Arrivé à Paris puis scolarisé rue d’Alésia, l’instituteur en fait le camarade de banc de Gérard Altmann. Le courant passe, ils deviennent amis. Je dirais: Evidemment! Leurs cultures sont les mêmes. Leurs histoires se ressemblent, à une génération près. Armand Altmann, le père de Gérard, après une courte escale à Vienne, était arrivé à Paris avec ses parents Alexandre (un peintre fameux) et Clara, fuyant les pogroms de la région d’Odessa en 1905. Coïncidences…

Ce lundi, donc, je venais de m’approvisonner chez Dubois, rue Soufflot, sur recommandation de Joann Sfar (tiens! Sfar, dont la mère est originaire de ce même plateau podolien, entre L’viv et Odessa, pépinière de vocations picturales et musicales). En tournant devant la Mairie du 5ème, le trottoir se rétrécit, le Panthéon pèse de toute sa masse sur le flanc gauche, comme si les grands hommes de la patrie reconnaissante vous forçaient à entrer par cette porte qui ne paie pas de mine mais où l’on se retrouve dans l’espace d’exposition René Capitant que les associations locales truffent de trésors. Ma précédente visite remontait à une exposition de photographies d’époques de l’immigration juive, leçons de loyauté et d’humanité nous venant d’Europe Centrale. Coïncidences toujours…

Exposition "Regards partagés" à la Mairie du 5e

Exposition « Regards partagés » à la Mairie du 5e

Mais ce lundi, l’oeil curieux s’accrochait à une galerie de portraits d’un style peu fréquent. Je ne suis pas connaisseur. Quelques explications et discussions avec le fils du peintre, Eric Altmann, et avec Danielle Cohen, sa biographe, m’éclairent. Gérard Altmann est connu essentiellement pour ses paysages, ses bords de mer, bretons ou méditerranéens. En 2007, le musée de Morlaix a présenté une belle rétrospective. Cependant, il a peint également beaucoup de portraits, développant son propre style. Des portraits en buste, un peu excentrés, en format singulier, hauteur 1 mètre, largeur 50 centimètres . « Regards partagés », m’explique Eric Altmann, le fils, professeur de psychologie à Marseille. Un portrait se fait à deux, il doit y avoir un partage du regard. Si le regard n’est pas partagé, le peintre ne peut rien. Il faut réessayer un autre jour. Ou tout simplement abandonner. C’est la magie du regard partagé qui inspire, qui distille l’impression que le peintre va traduire sur la toile. Beaucoup d’autoportraits, tous un peu différents, bien sûr. Une progression tout au long du parcours chronologique. Deux portraits de Georges Charpak, un portrait d’un autre physicien, Cyrano de Dominicis. Danielle Cohen explique: il arrive qu’un ancien ami passe, un ami qui a posé pour un portrait. Un jour, un monsieur est arrivé, s’est dirigé vers un des tableaux, s’est installé devant, est resté immobile fixant le portrait. C’était le sien. A quelques années d’intervalle, il revit la séance, ce partage du regard.

Eric Altmann m’invite à passer à l’atelier dans la semaine. Avant que de devoir le libérer, il faut honorer ce lieu unique, centre de vie de l’artiste.

Je repasse mardi midi à l’exposition, pour étoffer ma compréhension, pour consommer un complément, absorber encore quelques couleurs et reflets. J’en profite pour acheter un recueil d’entretiens. Autant que l’oeuvre, sinon plus, c’est la personne du peintre qui m’intéresse, son histoire, ses doutes, ses réflexions, ses rêves.

Vue du Panthéon depuis l'atelier

Vue du Panthéon depuis l’atelier

Et mercredi matin, j’entre dans la cour du 35 rue Tournefort. Sur la gauche, des garages, au bout un bel immeuble de brique avec mosaïque « Debeauve« . Il y avait ici un imprimeur dans les années 30, maintenant un bureau d’architectes. En contournant le bâtiment, on arrive à l’escalier en bois qui mène aux étages supérieurs. Eric Altmann me reçoit à la porte de l’atelier. J’aime l’enthousiasme avec lequel il évoque la vie et l’oeuvre de son père. On entre, il parle, de l’émotion, beaucoup de souvenirs… Je perçois l’atelier comme un parallélépipède, divisé en deux. Côté gauche (ouest), l’espace de vie, côté droit (est), l’espace de travail. D’abord la cuisine, puis le coin repas où le peintre recevait ses amis, encadré par des rayonnages envahis de livres, de reproductions de tableaux et de petites sculptures (un fils est sculpteur, tiens, encore un artiste). Une solide table en bois, deux bancs à l’ancienne… et une fenêtre par où l’on aperçoit la coupole du Panthéon trônant sur les toits du Quartier Latin.

A l’autre bout du parallélépipède, l’atelier. Une immense baie vitrée donnant sur le nord, idéale pour une lumière égale. Mais on devine les difficultés à se chauffer en hiver, les mains transies. Et après la peinture, la cuisine, le partage du repas et du vin avec le modèle. Ici, on trouve tout l’attirail du peintre. Des toiles aux murs, d’autres debout sur le sol, les casiers de bois, prévus sur mesure pour accueillir 50 ans de toiles, le chevalet, les pots à pinceaux, à couteaux, les palettes, les tubes, les pots, le white spirit…

Echelle menant à l'étage supérieur

Echelle menant à l’étage supérieur

Et, surprise! en me retournant, je découvre, au-dessus du coin repas, un étage complétant le parallélépipède, ouvert sur le loft de l’atelier. On y accède par une échelle en bois. On croirait une mezzanine, mais c’est un vrai étage, directement sous le toit. « A près de 90 ans, mon père, utilsait encore quotidiennement cette échelle », commente Eric Altmann, qui m’invite à l’emprunter pour mieux me rendre compte de l’espace complet. Car à l’étage supérieur se trouvent la chambre à coucher et salle d’eau. Prudemment, je monte les échelons. Tout en grimpant, l’échelle de plus de 3 mètres s’incurve sous le poids. En haut, un lit, des chaises, quelques rangements… Debout, devant le vide, on surplombe tout l’atelier. Quel espace! Déconseillé pour somnambules…

Je redescends. Autour d’un café, nous continuons à discuter, à évoquer la vie du peintre, ses amis, et sa vie quotidienne, soigneusement notés dans un agenda qu’il confectionnait lui-même chaque année, avec couverture cartonnée auquel il collait un calendrier à feuillets mensuels. Ecriture à lettres capitales, numéros de téléphone… Le fils est intarissable sur son père. J’aime cet enthousiasme qui perpétue la mémoire du père.

Mais il se fait tard, de nouveaux visiteurs arrivent. Je prends congé, je redescends la rue Tournefort, la place Lucien Herr, sur les traces de Charpak et de ses intérêts scientifiques et artistiques, riche de regards partagés.

Photo Gérard Altmann

Photo Gérard Altmann

AltmannAtelierDepuisHaut

Rangements

Rangements

Et pour finir, un lien vers l’Emission « Bouillon de Culture » de Bernard Pivot avec Georges Charpak, Maurice Jacob, Gérard Altmann, Patrice Fontanarosa. 86:00 min. / 24 October 1993 / © 1993 France 2 Télévision

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Publié avril 30, 2013 par Arjen dans Ecrit en Français

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3 réponses à “Gérard Altmann, peintre rue Tournefort

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  1. Merci pour cet hommage et pour ces instants partagés dans les lieux de l’ intimité du peintre . J’ai vu la très belle exposition du musée de Morlaix en 2007 et me rappelle de la lumière des marines ,avec les bancs de rochers découpés . Altmann , Bernard Munch , Michel Rodde , Jean Le Moal ,même génération de peintres , insuffisamment mis sur le devant de la scène , en dépit d ‘ immense talent .

  2. L’atelier du peintre est resté intact pendant plus de deux ans. Des hommages lui ont été consacrés, de très belles expositions où nous avons tenté de montrer non seulement des thèmes comme le portrait ou la ville, mais 50 ans de peinture, la traversée d’un siècle d’une écriture très personnelle. De Paris à Marseille, les lieux d’exposition furent des moments de rencontres et d’échanges. Nous attendons le lieu, la rencontre qui porterait aujourd’hui le peintre vers un plus large public. Une demande de plaque commémorative a été déposée à la Mairie du Vè, un signe dans l’air du temps, face à tous ces colloques autour du sens des grands hommes entrés au Panthéon. C’est là, en vis à vis de cette foule de portraits autour du Dôme du Panthéon que nous avions choisi le thème de l’exposition  » Regards partagés ». Vous pourrez voir 2 toiles, rochers de Bretagne à l’exposition qui aura lieu cet été au musée de Perros-Guirec.

  3. Il faudra aller voir cette exposition à Perros-Guirec cet été, alors: http://www.galerie-stephan.com/Perros-Guirec-Rochers-de-Bretagne.html

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