Qui lit encore Duhamel?   4 comments

Philippe Delerm, vous savez, celui qui nous fait revivre la première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, dans un autre recueil de textes courts, Ma grand-mère avait les mêmes, s’est attaqué aux petites phrases anodines, lâchées comme des effluves du subconscient. En relisant ce recueil , l’une de ces phrases « Qui lit encore Duhamel? » m’a engendré une réponse réflexe « Moi! ». Non pas que Duhamel soit un de mes auteurs préférés. Non. Il y a à peine un an, je ne connaissais de Duhamel que celui qui, avec son comparse Elkabbach, contrariait Georges Marchais. Non, lorsque même les académiciens se posent la question si on lit encore Duhamel, il s’agit de Georges Duhamel. Je n’avais jamais lu, jamais intéressé.

Mosaïque indiquant la Villa Vauquelin au 28 de la rue du même nom.

Mosaïque indiquant la Villa Vauquelin au 28 de la rue du même nom.

Mais la vie a ses chemins de traverse bien simples. Je travaille rue Vauquelin, dans le 5ème arrondissement de Paris, en plein quartier étudiant. Il se trouve que Georges Duhamel a passé une bonne partie de sa vie à étudier puis à écrire dans la rue Vauquelin. Dans cette rue tracée sous le Second Empire, ses parents avaient élu domicile en 1904 dans l’immeuble du n°5. Georges avait déjà son baccalauréat, il étudiait médecine et est resté vivre chez ses parents jusqu’à la fin de ses études en 1909. La pomme ne tombe pas loin de son arbre. Marié, il s’installe au n°28, où une mosaïque signale au passant la villa Vauquelin, pour y écrire jusqu’en 1932.

Comment choisissez-vous vos lectures? Personnellement, je me laisse guider par mes rencontres, ma curiosité, mes questions … souvent fortuites. C’est ainsi que je me suis plongé dans la vie de Louis Salavin, récit d’un Parisien normal, trop normal à son goût, fils unique, au questionnement existentialiste. Le contexte extérieur et intérieur de sa vie est totalement caduc aujourd’hui. On y sent le cheminement de l’auteur, issu d’une famille quelconque de la 3ème République, un père absent (pour Salavin, il est décédé, pour Jacques Pasquier, son personnage ultérieur, il vaque à des occupations pas très claires), une mère dévouée, une éducation laïque, rationaliste mais encore percluse de tabous, de non-dits et de freins à la libre expression des sentiments. Toute son histoire révèle un personnage tourné en lui-même. Comment sortir de cette vie, des contraintes de cette société dont les soubresauts de l’histoire (la Première Guerre Mondiale n’est pas loin) façonnent les us et coutumes, les exigences et les libertés, les comportements et les idéaux?

J’ai trouvé la lecture intéressante pour différentes raisons. D’abord parce que le quartier Mouffetard y est dépeint dans une période différente de celle où je le fréquente. Ensuite parce que les questionnements de Duhamel, si tant est qu’ils sont ceux qu’il pose à Salavin et Jacques Pasquier, ont changé du tout au tout aujourd’hui. Sa recherche du bonheur passe par une transformation intérieure vers le sacrifice pour les autres (l’histoire de Salavin se termine par sa mort, par un acte de dévouement dans un hôpital tunisien). A ses yeux, Salavin a gagné sa médaille. Mais à quel prix? Sa femme trimant pour sa subsistance, comme sa mère, est restée à Paris, sans qu’il se pose une seule fois la question de ses besoins à elle. Le colonialisme français à Tunis est utilisé pour trouver sa voie vers la perfection. Son travail salarié à Paris est subi, en tolérant les mesquineries de ses collègues, en les utilisant même pour avancer dans sa quête de l’idéal, le renoncement de soi (ainsi ferme-t-il les yeux sur les larcins d’un de ses collègues en payant à sa place). Salavin est un vaisseau qui navigue seul dans le monde au gré de son histoire, dans une quête louable, le sacrifice de soi, mais en oubliant de se nourrir de toute la richesse naturelle, humaine et sentimentale.

Duhamel, à lire ou relire si vous le croisez du côté de la rue Mouffetard.

Je suivais le trottoir, marchant de préférence sur la bordure de granit. Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J’aime les ruisseaux des rues. Ils coulent sur des pavés et tarissent à une heure fixe, je sais; ils ne naissent pas d’une source, mais d’un robinet de fonte. Tant pis! On n’a jamais que la poésie qu’on mérite. J’ai passé une partie de mon enfance, malgré ma pauvre maman, à pêcher des épingles rouillées et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue Tournefort. Aujourd’hui, je ne patauge plus dans l’eau sale, mais je regarde encore avec attention les petit morceaux de vaisselle, le gravier, les infimes débris que le courant lave et entraîne peu à peu vers l’égout. Et puis, le ruisseau chante quand même sa petite complainte. Cela me fait penser à des prairies, à des fleuves, à des pays que je ne connaîtrai jamais. C’est de l’eau civilisée, de l’eau pourrie. De l’eau, de l’eau malgré tout! La mer, les grands lacs, les torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez tard, à l’heure où les bruits de Paris s’engourdissent et s’endorment, vous entendrez, au dessous de vous, tous les égouts de la montagne Sainte-Geneviève qui chantent doucement, comme des cataractes lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, à moi. (Confession de minuit, 1920).

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Publié avril 14, 2013 par Arjen dans Ecrit en Français, Littérature

4 réponses à “Qui lit encore Duhamel?

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  1. Pingback: Gérard Altmann, peintre rue Tournefort | Eloge de la curiosité

  2. Bonjour Gérard,

    Quelques irréductibles continuent à lire les ouvrages de Georges Duhamel, je vous rassure. Certains d’entre eux cherchent même à le faire connaitre !

    Vous trouverez quelques liens traitant de l’auteur :
    http://philippe.over-blog.fr/2016/04/conference-sur-georges-duhamel-festival-quartier-du-livre.html
    http://philippe.over-blog.fr/article-georges-duhamel-109910824.html
    http://www.europeana1914-1918.eu/en/contributions/7808
    http://www.europeana1914-1918.eu/en/collection/search?contributor_id=4579&qf%5Bindex%5D%5B%5D=c

    Nous nous réunissons également au sein de l’association des ‘Amis de Georges Duhamel et de l’Abbaye de Créteil’, Notre prochaine réunion aura lieu ce vendredi 24 février à l’Alliance Française. Nous éditons chaque année un carnet sur un thème précis se rapportant à l’auteur (le prochain traitera de Salavin), organisons des conférences, animations… Pour ma part, je renouvellerai très certainement une présentation lors du Festival Quartier du Livre à Paris 5eme au mois de mai (je n’ai pas encore fixé le lieu ni la date précise). Si le coeur vous en dit, vous êtes le bienvenu.

    Bien sincèrement
    Philippe Castro

    • Merci pour cette information et invitation. J’ai noté dans mon agenda cet évènement à l’Alliance Française.

      • 18 heures, salle R512
        Ce sera l’AG de l’association.

        Dans l’attente de faire votre connaissance,
        Sincères salutations

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